samedi 15 juillet 2017

Ses mains

Elle m'a éduquée pendant que ma mère était ailleurs.... on va dire qu'elle a fait comme elle a pu. Ses choix ne sont pas les miens, je ne suis pas la seule victime.
Et maintenant elle est en fin de vie. Pour combien de temps, je ne sais pas. Son corps lâche, elle ne marche plus, ne bouge plus de son fauteuil roulant. Je la retrouve à chaque fois devant la fenêtre, les mains manucurées mais poisseuses.


Que puis-je lui dire? Remettre cartes sur table, lui demander de la reconnaissance, un pardon. Mais ce n'est pas la même, elle est tellement autre. Cette femme de caractère a garder son sens de la répartie quelque fois fielleuse mais a oublier beaucoup. Elle oublie certains noms, elle oublie les liens de parenté, elle oublie les relations.

Je suis Vanessa, désincarnée.
Autrefois un des vilains petits canards (quelques uns dans la famille). Une forte tête, une odieuse adolescente qui se fâche violemment. Plus tard une femme qui ne travaille pas, elle qui s'est fait un point d'honneur à être au travail, vaillamment, autoritairement. Elle qui portait la culotte, à l’hôpital comme à la maison. Je l'entends bien insulter les femmes accouchantes qui ne se donnent pas assez à l'acte - elle était sage-femme -. Puis aussi une grosse. La seule de la famille, cela fait tâche parmi tous ces sportifs, ces corps sains. C'est elle que je rembarrais d'un - tiens, je fais le double de ton poids! - possible insulte qui repartait sous forme d'étendard!
Vanessa, mère de Y. Le reste, elle a oublié. Elle a oublié que je suis sa petite fille, l'ainée oui, au combien oui, pour l'exemple, les responsabilités, les outrages. Elle a oublié ce que nous faisions ensemble. Et c'est drôle, moi insecte à décrocher de sous son ongle, je me retrouve enveloppée d'une aura de bonté. Elle est heureuse quand j'arrive, un bonheur que je ne lui ai jamais connu en me retrouvant. Et puis je ne suis plus grosse - baleine dans les vagues - même si la réalité le montre encore bien.


Je regarde ses mains. Osseuses, veinées, tâchées et poisseuses... de confiture, de beurre, de jus, de dentifrice, de bave.
Elle est tellement autre. Elle n'a jamais raconté sa vie, je lui avais demandé plus d'une fois. Et puis là elle ne se souvient pas.
Ses mains.
Allez, je peux bien les lui masser.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

bonjour,
beaucoup de souffrance,
beaucoup d'amour,
et surtout beaucoup de pardon...
c'est aussi ça la vie vivante.
Merci de vos partages,
amitiés,
Marie-No

Holly Golightly a dit…

Il est trop tard, il est toujours trop tard, mais il reste la bonté, la tienne.
Pour moi, il est encore plus tard : https://rosesdedecembre.blogspot.fr/2017/07/in-absentia.html